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Lettre ouverte 2021 aux Représentants permanents auprès des Nations unies à l’occasion du Débat annuel sur les Femmes, la Paix et la Sécurité

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Afghanistan
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AOAV
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Chères Ambassadrices, Chers Ambassadeurs,

La société civile est au cœur de la lutte pour la mise en œuvre du programme pour les Femmes, la Paix et la Sécurité et a prôné, en partenariat avec les Etat membres et l’ONU, l’adoption de la Résolution 1325 (2000). A l’approche du Débat ouvert sur les Femmes, la Paix et la Sécurité, nous vous demandons de soutenir les défenseures des droits humains, les activistes pour la paix et pour l’égalité des genres, ainsi que d’autres leaders de la société civile qui jouent un rôle essentiel dans l’avancée de nos objectifs collectifs, tels que la paix, les droits humains et l’égalité des genres, et qui subissent les contrecoups de leur engagement. Être une femme dans le monde d’aujourd’hui signifie pour beaucoup, en particulier dans les zones de conflit, devoir choisir entre la lutte pour ses droits ou la lutte pour sa survie.

Nous sommes profondément préoccupées par la crise en Afghanistan et le sort des femmes afghanes de la société civile, des femmes activistes pour la paix, des défenseures des droit humains et des journalistes en danger, qui ont soit été forcées de quitter le pays ou bien s’y retrouvent bloquées depuis la prise de pouvoir des talibans. Les femmes afghanes ont lutté courageusement et sans relâche pour leurs droits pendant des décennies, malgré le conflit, les discriminations systémiques, la corruption et la pauvreté — elles sont à présent menacées par un régime qui auparavant a promu la violence et la répression des droits des femmes.

Ces derniers mois, dans les zones contrôlées par les talibans, les femmes leaders, activistes et journalistes ont été poursuivies et privées de leur droit à la participation dans les espaces publique et politique. Les femmes lesbiennes ou bisexuelles, ou perçues comme telles, risquent davantage d’être persécutées.

Les défenseures des droits humains dans d’autres zones de conflit font face aux mêmes risques. Au Myanmar, les femmes qui ont mené les manifestations contre le coup d’Etat du Tadmataw en février dernier luttent parallèlement contre l’armée et le patriarcat. Elles ont été victimes d’arrestations, de tortures et de violences sexuelles pour avoir défendu les droits humains et la démocratie, tout en poursuivant leur leadership dans les mouvements de résistance. En Colombie, les défenseures des droits humains, en particulier les activistes afro-colombiennes, autochtones et LGBTQI encourent un risque plus élevé de violences basées sur le genre en défendant leurs droits, leur terres et leurs communautés. Les activistes yéménites ont mis en garde contre la montée inégalée des représailles envers les femmes qui s’engagent politiquement. Des défenseures et des activistes pour la paix sud-soudanaises font face à des persécutions et des surveillances journalières, à l’intérieur et en dehors du pays. Les défenseures des droits humains d’origine palestinienne qui critiquent l’occupation israélienne sont régulièrement victimes de violence, de rafles, de harcèlements judiciaires, d’arrestations, d’agressions et de restrictions de mouvement à cause de leur travail.

C’est pour cela qu’elles ont besoin de votre soutien.

Les menaces et les attaques contre les défenseures des droits humains et les activistes pour la paix, dans toutes circonstances, sont inacceptables. Elles empêchent les femmes ainsi que d’autres militant.e.s pour l’égalité des genres de s’engager, en particulier celles et ceux venant de communautés marginalisées qui doivent déjà surmonter de nombreux obstacles pour intégrer l’espace publique. Ces attaques, aggravées par l’impact dévastateur de la pandémie du COVID-19 sur les femmes, les adolescentes et les filles, risquent de reconfiner les femmes en position de leadership chez elles, faisant marche-arrière sur des décennies de progrès durement atteints en termes d’égalité des genres et des droits des femmes.

Le Conseil de sécurité a reconnu maintes fois le rôle essentiel de la société civile, en particulier celui des organisations luttant pour les femmes, dans les situations de conflit. En 2019, le Conseil de sécurité a appelé les Etats membres à mettre en place des mesures visant à protéger les femmes de la société civile et a exhorté les Etats à établir un environnement sûr et habilitant pour toutes celles et ceux qui protègent et promeuvent les droits humains, les femmes en position de leadership, les activistes pour la paix et tout autre militant.e.s pour l’égalité des genres, afin de leur permettre d’assumer leur travail en toute indépendance et de combattre les menaces et les attaques dont elles sont victimes.

Cependant, les attaques persistent et la protection des défenseures des droits humains et des femmes activistes pour la paix reçoit peu d’attention par le Conseil de sécurité dans sa mise en œuvre du programme pour les Femmes, la Paix et la Sécurité.

A ce jour, le Conseil de sécurité n’est pas parvenu à trouver une solution pour empêcher les attaques contre la société civile. De plus, les femmes représentantes de la société civile qui sont invitées à s’adresser au Conseil de sécurité sont de plus en plus souvent la cible d´agressions à la suite de leur déclaration. Elles risquent déjà leur vie en servant leurs communautés — elles ne devraient pas en plus avoir à faire face à des représailles pour s’engager auprès de l’ONU ou pour demander de l’aide à la communauté internationale.

Les membres du Conseil de sécurité ont le devoir de défendre, systématiquement et publiquement, l’espace, les voix et la légitimité de la société civile, des défenseures des droits humains et des activistes pour la paix, et de condamner toutes les attaques envers elles. De même, l’ONU et les Etats membres ont l’obligation de réagir efficacement aux représailles contre les représentantes de la société civile qui informent le Conseil de sécurité. La solution n’est pas d’inviter moins de femmes de la société civile, mais de garantir leur sécurité. A ce jour, il existe peu de ressources pratiques pour répondre à des cas urgents et menaçant la survie de certain.e.s défenseur.e.s en danger, et la responsabilité d’assurer les mesures de protection est essentiellement entre les mains d’autres organisations de la société civile. Ceci met en avant un manque de protection important auquel les Etats et l’ONU, en collaboration avec la société civile, doivent répondre immédiatement.

La protection des femmes ne doit pas être défendue aux dépens de leur autodétermination, qui doit au contraire être soutenue à travers des mesures concrètes garantissant leur participation intégrale.

C’est dans cette optique que nous exhortons tous les Etats membres, l’ONU et les dirigeants internationaux à prioriser et soutenir activement la participation pleine, égale et significative des femmes de communautés diverses à toutes les dimensions de paix et de sécurité. La participation pleine, égale et significative des femmes aux processus de paix est le fondement de la Résolution 1325 (2000) et a déjà obtenu le soutien considérable des dirigeants de l’ONU, des Etats membres et de la société civile. Nous nous joignons à appeler l’ONU à montrer l’exemple et à préconiser la participation formelle et directe des femmes à travers tous les processus de paix soutenus par l’ONU. Cet acte lancerait un message clair à toutes les parties que les femmes ont le même droit de participer et que les représailles contre celui-ci ne seront pas tolérées.

En conclusion, nous appelons tous les Etats membres à :

• Cesser immédiatement les intimidations, les attaques ou les représailles contre tous les défenseurs des droits humains, y compris les femmes défenseures des droits humains, les activistes pour la paix et les leaders de la société civile ; et assurer la poursuite en justice des responsables lorsque ces actes sont commis.

• Empêcher les menaces et la violence contre les défenseures des droits humains, les femmes activistes pour la paix, les leaders de la société civile et tout autre militant.e.s pour l’égalité des genres, et de valoriser leur rôle dans la lutte pour la paix et les droits humains.

• Appeler le Secrétaire général António Guterres à veiller à ce que le personnel de l’ONU comprenne et soutienne le travail important des femmes activistes pour la paix et des défenseures des droits humains dans toute leur diversité et à fournir la protection et le soutien nécessaires auprès de celles qui sont en danger ou qui ont fait face à des représailles. Ceci signifie garantir l’accès rapide et flexible à des ressources ciblées pour les femmes de la société civile en danger, collaborer avec la société civile pour mener des évaluations des risques et répondre aux représailles, et établir des protocoles clairs sur l’engagement au cas-par-cas des agences de l’ONU.

• Exhorter Ilze Brands Kehris, Sous-Secrétaire générale aux droits de l’homme, à assumer son rôle de dirigeante face aux représailles afin de mettre l’accent sur la question des attaques contre diverses défenseures des droits humains, les activistes pour la paix et les leaders de la société civile, en délivrant régulièrement des déclarations publiques et des briefings auprès du Conseil de sécurité et du Groupe informel d’experts chargé de la question des femmes, de la paix et de la sécurité ainsi que d’autres parties prenantes, afin de sensibiliser sur les tendances générales et, si nécessaire, sur des cas particuliers ; et d’assurer que son Bureau prenne en charge la coordination avec d’autres agences concernées de l’ONU pour limiter les risques , apporter du soutien et suivre des cas particuliers.

• S’assurer que les opérations de maintien de la paix soient pleinement subventionnées et habilitées, y compris à travers le partenariat renforcé avec la société civile, pour assurer le suivi, informer et apporter du soutien pratique et sensible aux questions de genre à tous les défenseur.e.s des droits humains et activistes pour la paix en danger, y compris les individus exposés à des risques en raison de leur engagement auprès de l’ONU.

• S’assurer que les femmes représentantes de la société civile puissent continuer à participer régulièrement aux discussions pertinentes du Conseil de sécurité, y compris les réunions traitant des pays individuels, conforme à la Résolution 2242 (2015) ; en s’assurant qu’elles soient choisies et soutenues par leurs partenaires au sein des ONGs ; et que leurs recommandations soient mises en œuvre par les membres du Conseil de sécurité.
Vingt ans après l’adoption de la Résolution 1325, nous sommes profondément troublées par les réactions violentes contre les défenseures des droits humains, les activistes pour la paix et les leaders de la société civile, et par la mise en œuvre difficile du programme pour les Femmes, la Paix et la Sécurité. Aujourd’hui, nous appelons le Conseil de sécurité, les dirigeant.e.s de l’ONU et les Etats membres à respecter et à protéger celles et ceux qui œuvrent au cœur de ce programme — les défenseures des droits humains, les femmes activistes pour la paix et les leaders de la société civile — et de défendre leur droit à continuer leur travail, libres de représailles, de harcèlement ou d’injures. Une paix juste et durable ne peut exister sans les femmes défenseures des droits humains, ni les activistes pour la paix.

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